Il est temps de désacraliser les prévisions – Mory Doré

Le début d’année est l’occasion de se souhaiter bonheur, santé et réussite dans ce que nous entreprenons. Alors, je ne déroge pas à la tradition en vous souhaitant le meilleur pour vous et vos proches durant cette année 2020.

Le début d’année est aussi l’occasion de faire des prévisions sur la macroéconomie et les marchés financiers. Mais est-ce bien utile et nécessaire ? Ne faut-il pas désacraliser les prévisions ? L’avenir ne se devine pas et souvent il est écrit dans le présent (mais on manque de recul et de diversité cognitive pour le voir et le sentir). Mieux, l’avenir se prépare et se construit.

Alors à quoi bon prévoir, d’autant que l’on se trompe tout le temps. Sans doute parce-que l’on prend des postures trop extrêmes et trop sensationnelles :

·     Il y a les éternels pessimistes qui cherchent les futurs cygnes noirs. Mais voyons, si ces cygnes noirs sont annoncés et que les catastrophes qui les caractérisent sont anticipées, discutées et analysées, tout le monde sera préparé financièrement et psychologiquement si bien que ces catastrophes ne se produiront jamais. J’aime souvent citer ces propos de Bill Bonner des Publications Agora « Si vous saviez à l’avance ce qui va arriver, vous prendriez les devants. Cela reviendrait à savoir où vous auriez un accident mortel et ce serait le dernier endroit où vous iriez ».

·   Et puis, il y a les éternels optimistes qui se reposent sur l’aléa moral que les banques centrales ont installé en tant qu’acheteuses de titres et prêteuses de liquidités en dernier ressort. Et aussi malsain que cela paraisse, force est de constater que les marchés financiers ne leur ont pas donné tort ces dernières années.

Méfions-nous donc des éternels pessimistes qui nous dépriment, nous démoralisent et ne nous font pas avancer. Mais méfions-nous aussi des éternels optimistes qui le sont souvent pour des raisons subjectives, pour ne pas dire cyniques et, disons-le « bassement » politiques. Ce n’est pas du populisme simpliste que de faire ce constat, c’est tout simplement de la lucidité.

Je me souviens de la vision de banquiers centraux pris au piège (encore aujourd’hui plus que jamais) par l’aléa moral qu’ils ont eux-mêmes développé.

On se rappelle de ces propos de Janet Yellen, patronne de la FED entre 2014 et 2018 : « Est-ce que je peux dire qu’il n’y aura jamais d’autres crises financières ? Ce serait probablement aller trop loin. Mais je pense que nous sommes bien plus en sécurité et j’espère que cela n’arrivera pas de notre vivant et je ne le pense pas ». Sans doute, voulait-elle expliquer que nous sommes rentrés depuis un peu plus de 20 ans dans une économie spéculative de bulles d’actifs financiers. Lorsqu’une bulle éclate sur un actif, l’on assiste généralement à la naissance d’une nouvelle bulle sur un autre actif car la liquidité abondamment créée par les banques centrales ne peut, en général, être reprise sous peine de provoquer d’énormes chocs patrimoniaux chez les agents privés ou systémiques chez les banques.

Je me souviens aussi des prévisions (pour ne pas dire prophéties) insolentes et condescendantes d’un Jean-Marie Messier en 2003 qui considérait alors que « ça va mieux que bien » juste avant l’effondrement du Vivendi qu’il « dirigeait ».

La première erreur de ces dirigeants économiques, monétaires ou politiques est de vouloir rassurer à tout prix électeurs ou clients ou salariés ou actionnaires ou médias. Bien entendu, tout le monde rétorquera que cela est normal car le moteur de la croissance et du progrès serait la confiance (confiance en qui, confiance en quoi ??). En vérité, le vrai moteur du progrès, c’est la vérité, la lucidité afin de pouvoir se préparer aux aléas économiques, sociaux et humains. Je ne comprends toujours pas cette incapacité volontaire ou pas d’anticiper. Sans doute faut-il en chercher les raisons dans les phénomènes suivants :

·     Ce que l’on appelle l’absence de diversité cognitive : une fois qu’une croyance commune se forme, celle-ci est tellement répétée et relayée par les médias sans jamais entendre un avis contraire. N’oublions pas que lorsque tout le monde pense la même chose, plus personne ne pense

·   Ce que l’on appelle la consanguinité des décideurs : lorsque d’importants changements interviennent, les élites sont souvent les dernières à s’en rendre compte parce que à force de communiquer entre soi, l’on perd forcément le sens des réalités.

Mais en termes de prévisions rassurantes, on a connu pire dans l’autosatisfaction que Janet Yellen et Jean-Marie Messier. Il faut certes remonter un tout petit peu plus loin. Dans l’univers d’une certaine « finance », le prix Nobel d’Économie Myron Scholes associé du Hedge Fund «Long-Term Capital Management» (LTCM) affirmait que son fonds pariait contre des choses «qui ne pourraient jamais se produire sur des milliards d’années». C’était en 1994 et 4 ans plus tard, LTCM s’effondrait obligeant la Réserve Fédérale US à intervenir. C’était le début de l’économie financiarisée, de l’économie de l’aléa moral généralisé avec l’intervention systématique des banques centrales pour sauver des Etats mal gérés et indisciplinés mais aussi des banques insolvables ou/et illiquides.

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Mory Doré
A propos de Mory Doré 26 Articles
Mory Doré est un professionnel des marchés financiers depuis plus de 20 ans ayant exercé différentes fonctions dans plusieurs grands groupes bancaires : économiste de marché ; trader et arbitragiste sur produits dérivés de taux d’intérêt ; trésorier et responsable de l’allocation des excédents de fonds propres ; responsable gestion financière. Aujourd’hui, il est responsable du département des risques financiers au sein du groupe BPCE.Durant ces 10 dernières années, il est un interlocuteur privilégié de la gestion financière et des risques financiers de son établissement auprès de différentes instances et institutions : commissaires aux comptes, Commission bancaire, Comité d’audit et Comité d’entreprise. Il possède un diplôme de statisticien économiste de l’école nationale de la Statistique et de L’Administration économique ainsi qu’une maîtrise d’Econométrie de l’Université de Bourgogne (Dijon).

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