Comment quantifier le risque insurrectionnel ? – Matthieu Pautonnier et Léa Dauphas, Tac Economics

Climat social insurrectionnel à travers le monde : un indicateur pour identifier les zones à risque

Dans un article précédent, nous sommes revenus sur l’expansion rapide de conflits sociaux violents en Amérique Latine. Mais l’analyse des origines des tensions sociales en Amérique Latine permet-elle d’identifier d’autres zones particulièrement à risque ? Les mesures développées par TAC ECONOMICS suggèrent une combinaison d’indicateurs particulièrement vulnérables, qui en période de difficultés économiques, alimentent des épisodes de tensions politiques et sociales accrues.

Corruption et libertés civiles : une équation instable !

Un des facteurs explicatifs aux soulèvements sociaux en Amérique Latine, et notamment au Chili, implique la combinaison d’un degré plutôt favorable de libertés civiles et liberté d’expression avec un très mauvais contrôle de la corruption. Une différence importante entre ces deux indicateurs suggère l’existence probable de revendications sociales sous-jacentes pouvant éclater rapidement et violemment, relayés et amplifiés par l’utilisation intensive des réseaux sociaux.TAC ECONOMICS a donc construit sur une centaine de pays émergents et en développement, un indicateur de pressions sociales sous-jacentes, normalisé sur une échelle de 0 à 10, et basé sur la différence entre la perception de la corruption dans chaque pays et le degré de libertés civiles accordé à la population. Sur cet indicateur, 7 des 15 pays présentant une mesure particulièrement élevée sont des pays d’Amérique Latine (Panama, Costa Rica, Argentine, Brésil, Dominique, Chili, Pérou, etc.). On retrouve également dans le haut du classement quelques pays européens (République Tchèque, Roumanie), mais aussi des grands pays émergents (Afrique du Sud, Inde, Corée du Sud).

Indicateur de pressions sociales
Top 15, indice de 0 (pas de pression) à 10 (pression extrême)
Source : Tac Economics

Les difficultés économiques, élément déclencheur de la matérialisation des tensions

Un indice élevé (proche de 10) de l’indicateur suggère donc des pressions sociales sous-jacentes fortes. Néanmoins, tous les pays qui présentent un indicateur élevé ne connaissent pas des mouvements sociaux de l’ampleur de ceux observés en Amérique Latine. Ses pressions se matérialisent en tensions sociales sous l’effet d’un élément déclencheur. Dans le cas du Chili, par exemple, le ralentissement économique a joué ce rôle de trigger. Plus généralement, lorsque la croissance économique est élevée et qu’un sentiment de progrès social perdure, le niveau élevé de corruption semble être toléré. Inversement, la perception de la corruption devient intolérable lorsque l’économie ralentit et que la redistribution sociale est compromise.

Pour identifier les pays qui présentent ou présenteront des difficultés économiques, nous avons construit un indicateur de tensions économiques. Cet indicateur correspond à la combinaison du niveau de croissance du PIB attendu en moyenne pour 2019 et 2020, et de la variation de croissance économique (accélération ou décélération de croissance) entre 2018 et 2019/2020. L’indicateur est également normalisé sur une échelle de risque allant de 0 à 10, 10 étant le niveau de tensions maximal et donc correspond à la combinaison d’une croissance très faible voire négative et en forte décélération.Le croisement des indicateurs de pressions sociales et de tensions économiques (cf. graphique ci-dessous) permet de mettre en évidence (zone rouge en haut à droite du graphique) les pays les plus vulnérables à la matérialisation de mouvements sociaux de grande ampleur. On y retrouve sans surprise bon nombre de pays d’Amérique Latine (Argentine, Equateur, Mexique, Uruguay, Brésil, etc.), mais aussi plusieurs pays européens (Pologne, Hongrie, Roumanie, Croatie, République Tchèque…) et africains (Zambie, Afrique du Sud), et de façon plus surprenante quelques pays d’Asie du Sud Est comme la Corée du Sud et Taïwan.

Pressions sociales et tensions économiques
Source : Tac Economics

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Matthieu Pautonnier
A propos de Matthieu Pautonnier 2 Articles
Matthieu Pautonnier a rejoint TAC ECONOMICS en 2008 après un Master Ingénierie Economique et Financière à l’Université de Rennes I. Economiste spécialisé dans l’analyse quantitative, Matthieu est impliqué dans la plupart des études et projets de recherche relatifs aux pays en développement et aux marchés émergents, sur les aspects d’analyse fondamentale et sur la mise en œuvre d’outils quantitatifs avancés. Depuis 2015, il est membre du Comité de Direction de TAC ECONOMICS et supervise l’ensemble de la production et des publications. Par ailleurs, Matthieu enseigne depuis près de 10 ans les fondements de l’analyse du risque pays dans les Universités de Rennes I et II.

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