L’Amérique Latine va-t-elle sombrer ? – Matthieu Pautonnier et Léa Dauphas, Tac Economics

Alors que les inquiétudes politiques au sujet de l’Amérique Latine se sont concentrées pendant la majeure partie de l’année sur l’effondrement du Venezuela et les changements de leadership ailleurs, la dernière partie de 2019 a été marquée dans la région par l’expansion rapide de conflits politiques violents, avec des manifestations massives en Équateur, en Bolivie et au Chili.

Des défis structurels profonds avec des implications critiques sur la croissance économique

Bien que les mesures globales de risque pays TAC ECONOMICS intègrent pleinement le risque politique et de gouvernance, nous constatons que la plupart des tensions politiques et sociales trouvent leur source dans des déséquilibres économiques et financiers. Dans le cas de l’Amérique Latine, cette observation a montré une détérioration tendancielle mais irrégulière de la notation moyenne de risque économique et financier de la région depuis 2014, alors même que la notation de risque politique et de gouvernance s’est stabilisée à des niveaux très élevés. A partir de ce constat candide mais robuste, la zone ne pouvait échapper aux tensions sociales et politiques.

Lorsque l’on examine l’origine de la détérioration du risque économique et financier, on constate avant tout l’incapacité des pays d’Amérique Latine à générer une croissance économique soutenue lorsque l’environnement extérieur n’est pas favorable. Les raisons d’une croissance aussi faible sont bien connues, même si les nuances sont évidemment nombreuses selon les pays : faible investissement total, épargne domestique insuffisante, concurrence et ouverture des marchés limitées, dépenses insuffisantes en matière d’éducation, environnement des affaires contraignant. Aucun de ces facteurs ne s’améliorera dans un avenir proche ce qui suggère que la dépendance à des conditions internationales favorables reste critique.

Réserves de change
exprimées en mois d’importations
Source : Tac Economics

En outre, même si la plupart des devises latino-américaines semblent correctement valorisées (compétitivité neutre à l’international), les réserves de change s’avèrent nettement insuffisantes pour le Venezuela, l’Équateur et le Mexique (la Bolivie et le Chili dans une moindre mesure), ce qui suggère des pressions monétaires si la situation politique ou sociale se détériore davantage. Dans le cas de l’Équateur dollarisé, de telles pressions monétaires se traduiraient immédiatement par des problèmes de paiement et/ou un changement de régime monétaire : nous n’en sommes certainement pas encore là, mais les risques ont clairement augmenté.

Équations politiques : facteurs sous-jacents communs

Chaque pays a sa propre architecture politique, son histoire et ses paramètres déterminants. Toutefois, en ce qui concerne les défis économiques, on peut facilement identifier des facteurs communs qui alimentent des épisodes de tensions politiques et sociales accrues :

(1)     Un indice plutôt favorable de libertés civiles et liberté d’expression est associé à un très mauvais contrôle de la corruption. Le premier indicateur reflète l’existence active d’organisations de la société civile et la présence de freins et contrepoids institutionnels, mais aussi aujourd’hui l’hyper-connectivité d’une grande partie de la population latino-américaine et une utilisation intensive des réseaux sociaux. Tant que la croissance économique est significative et qu’un sentiment de progrès économique et social perdure, le niveau élevé de corruption semble être toléré. Inversement, les tensions et griefs sont exacerbés lorsque les vents contraires de l’économie se font sentir.

(2)     Le niveau exceptionnellement élevé d’inégalité des revenus en Amérique Latine reste un défi, cause bien identifiée des enjeux sociaux et économiques.

(3)     Enfin, nous avons constaté une détérioration visible, quoique non systématique, de l’indicateur de stabilité politique inclus dans notre notation de risque politique et de gouvernance. L’augmentation est particulièrement marquée pour le Brésil au cours des 10 dernières années, suivi par le Chili et le Venezuela. Cet indice reflète le risque de tentatives violentes de changement du régime politique du pays et est donc bien plus sérieux que la seule question de stabilité gouvernementale. A l’inverse, la Colombie, le Pérou et l’Equateur montrent une amélioration de l’indicateur de stabilité politique, principalement en raison de la réduction des conflits armés entre les mouvements rebelles et les gouvernements.

Evolution sur 10 ans de l’indicateur de Stabilité Politique
de 0 (risque faible) à 100 (risque élevé)
Source : Tac Economics

En combinant les notations politiques avec nos mesures économiques et financières, l’Uruguay reste le seul « point fort » du continent, bien que le Chili, la Colombie et le Pérou présentent également des facteurs de résilience comparés aux autres pays.

Rating de risque économique et financier et de risque politique et de gouvernance
Source : Tac Economics



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Matthieu Pautonnier
A propos de Matthieu Pautonnier 1 Article
Matthieu Pautonnier a rejoint TAC ECONOMICS en 2008 après un Master Ingénierie Economique et Financière à l’Université de Rennes I. Economiste spécialisé dans l’analyse quantitative, Matthieu est impliqué dans la plupart des études et projets de recherche relatifs aux pays en développement et aux marchés émergents, sur les aspects d’analyse fondamentale et sur la mise en œuvre d’outils quantitatifs avancés. Depuis 2015, il est membre du Comité de Direction de TAC ECONOMICS et supervise l’ensemble de la production et des publications. Par ailleurs, Matthieu enseigne depuis près de 10 ans les fondements de l’analyse du risque pays dans les Universités de Rennes I et II.

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