Turquie : should I stay or should I go? – Léa Dauphas, Économiste sénior, Tac Economics

S’il est aisé d’envisager un scénario défavorable sur la Turquie, il paraît plus probable que ni les Etats-Unis, ni l’Union Européenne n’aient intérêt à entrer en conflit direct avec la Turquie (ce que les réactions récentes de l’administration américaine confirment). Passé un horizon de court terme, les atouts à moyen terme de l’économie turque restent attractives en dépit des vulnérabilités endogènes persistantes du pays.

Un ajustement brutal mais qui favorise une stabilisation de l’économie

Mi-2018, la livre turque s’effondre, conséquence prévisible des vulnérabilités économiques du pays dans un contexte global de défiance envers le monde émergent. Afin de stabiliser la devise, contraindre l’inflation et limiter les sorties de capitaux, la Banque Centrale relève de manière drastique son principal taux directeur (+160 points de base entre avril et septembre 2018). Cette mesure, dans un contexte global de défiance, a pour conséquence un ajustement brutal de l’économie, par l’effondrement de sa demande intérieure. L’économie entre en récession. En surchauffe au 2018T1 à 7,5% en variation annuelle, la croissance du PIB s’ajuste rapidement à -2,8% a/a en 2018T4.

L’ajustement est brutal mais porte ses fruits. La faiblesse de la demande intérieure limite les pressions inflationnistes (de 25,2% en octobre 2018 à 9,3% en septembre 2019). La contraction des importations rétablit un surplus de la balance courante (de -2,2 Mds de dollars en juillet 2018 à +1,2 Mds de dollars en juillet 2019). Après une dépréciation de l’ordre de +42,7% en 2018, la livre turque se stabilise (USD/TRY à 5,6 en moyenne en 2019). La croissance se redresse au premier semestre 2019 bénéficiant d’un soutien budgétaire et d’un environnement financier plus favorable aux émergents. Les dernières prévisions du FMI (World Economic Outlook d’Octobre 2019) prévoient une croissance de 3% en 2020.

Un environnement politique et financier complexe mais qui ne remet pas en cause le potentiel de l’économie à moyen terme

L’effort d’assainissement des fondamentaux macroéconomiques de la Turquie reste toutefois inachevé : dette élevée du secteur privé en devises étrangères, besoins importants de financement extérieur, augmentation des prêts non performants. La capacité d’absorption d’un nouveau choc est d’autant plus contrainte par la faiblesse des réserves de change (75 Mds de dollars en septembre 2019, soit 5 mois d’importations).

Nous restons donc prudents sur les perspectives à court terme, d’autant plus que les indications données par nos modèles quantitatifs indiquent deux risques interdépendants à surveiller (i.e. vulnérabilité élevée à des chocs aigus) : le risque de dépréciation du change et le risque de liquidité/paiements en devises. Notre rating de risque Economique & Financier[1] (sur une échelle allant de 0 risque faible à 100 risque élevée) est de 55,6, une notation jugée défavorable (à titre de comparaison, notre rating est de 46,1 pour l’Afrique du Sud, 47,5 pour le Brésil, 41,0 pour la Russie, 44,1 pour la Chine).

Source : Tac Economics

Toutefois, ces vulnérabilités financières ne semblent pas créer aujourd’hui de défiance de la part des investisseurs. Pour preuve, l’ajustement limité sur la livre turque après l’annonce de l’opération « Peace Spring », (offensive turque visant à créer une « zone de sécurité » à la frontière dans les zones syriennes).

Certes, la situation de la Turquie, au carrefour de tensions géopolitiques majeures pose question. La réponse est complexe, et très dépendante de possibles revirements politiques américains (d’autant plus dans le contexte électoral de 2020) mais nous restons toutefois convaincus qu’aucune puissance développée n’ait un intérêt à entrer en conflit direct avec la Turquie. Les conséquences des mesures spécifiques américaines (notamment sur l’acier) resteraient limitées car la structure des exportations turques est suffisamment diversifiée. Les conséquences de mesures européennes auraient nettement plus d’impact mais le pacte migratoire entre l’Union Européenne et la Turquie laisse à penser que de telles sanctions sont très improbables.

Donc, en dépit d’incertitudes à court terme, inhérentes à la combinaison de la situation politique et financière, l’économie turque pourrait de nouveau prouver sa capacité de résistance compte tenu de son potentiel économique à moyen terme : une économie diversifiée, une dette publique limitée (30,2% du PIB en 2018) et une population active dynamique. Les modèles de PIB à long terme (ne prenant pas en compte une volatilité cyclique « normale ») suggèrent un taux de croissance du PIB de l’ordre de 3,5% d’ici 2030, une dynamique encore attractive au regard de la taille et du niveau de développement économique du pays.


[1] Les notations pays sont une appréciation normative des qualités macroéconomiques et financières du pays au regard de trois types de difficultés (solvabilité, dépréciation du taux de change, mauvaises performances cycliques).


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Lea Dauphas
A propos de Lea Dauphas 1 Article
Léa Dauphas a rejoint TAC ECONOMICS en 2015. Elle occupe les fonctions d’économiste senior, en charge des analyses sur les économies développées et émergentes. Diplômée de l’Université Panthéon Sorbonne, elle a occupé précédemment des fonctions de stratégiste obligataire chez Natixis AM et d’économiste risque pays à la Société Générale.

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