Finance comportementale et sélection de fonds – Nathalie Renson

La peur, le stress, la frustration, la colère, l’impatience, l’humilité sont des affects ressentis par tous les êtres humains. Donc a fortiori par les personnes travaillant dans la finance, et en particulier dans la gestion d’actifs. L’association SF² (Société Française des Sélectionneurs de Fonds) organisait hier soir une conférence tout à fait passionnante sur le thème des biais comportementaux des gérants de portefeuille. Les sélectionneurs de fonds peuvent ainsi se familiariser avec ces sujets, voire même se les approprier, pour analyser un gérant avant de le sélectionner.

Premier point : quels sont ces biais ? Alexis Bienvenu a introduit les principaux affects. Ils peuvent être négatifs ou positifs. Parmi les négatifs, on trouve : la peur (de perdre son emploi, ou de compromettre sa réputation, en allant bien au-delà de la “simple” peur de perdre de l’argent), le stress (de ne pas réaliser son objectif de performance par exemple), la frustration (de ne pas assez gagner compte tenu de ses décisions d’investissements ou de ne pas être reconnu pour les risques encourus), la colère (contre soi ou ses collègues ou le marché), l’impatience (que les attentes se réalisent), la honte ou l’humiliation, le regret. Parmi les positifs, on trouve : l’excitation (qui fait avancer), l’émulation (aller plus loin en équipe), le narcissisme, l’ambition et le partage.

Ensuite, on distingue deux types de biais : les biais émotionnels ou affectifs et les biais perceptifs ou cognitifs. Le plus fréquemment cité des biais émotionnel est celui de la “sur-confiance” ou le fait de s’estimer supérieur à la moyenne. Ce biais peut conduire dans le domaine de la gestion à trop concentrer les positions de son portefeuille, par excès de confiance en soi. On dit alors que le gérant est aveugle de son propre risque. Un autre biais fréquent est l’angoisse devant les pertes. Ce biais est d’ailleurs asymétrique : la peine de perdre X est supérieure à la joie de gagner X. Et plus les pertes sont importantes, plus l’indifférence de celui qui les occasionne est grande quant à ces pertes. Un autre biais est celui de ne pas prendre de décision afin de laisser les choses telles quelles. Le gérant n’a pas envie de dépenser une quelconque énergie pour modifier une situation. Les dispositions culturelles constituent un biais induit par l’appartenance à une équipe ou à une entreprise. Le mimétisme est aussi un biais qui consiste à faire la même chose que tout le monde afin que sa performance ne se distingue pas de celle de la moyenne.

Les biais cognitifs sont les suivants : le biais d’ancrage (le gérant s’ancre à son prix d’entrée sur une valeur et cela devient son référentiel), le cadrage qui découle de la façon dont l’investissement est présenté, la confirmation en cherchant des appuis justifiant sa prise de décision d’investissement, la comptabilité mentale qui consiste à segmenter son portefeuille en sous-poches et à les gérer séparément, la familiarité qui pousse à faire investir sur ce que l’on connaît le mieux, la dissonance mentale et enfin l’extrapolation. Réfléchissez bien et vous retrouverez ces biais au travers des différents entretiens que vous aurez pu avoir avec un gérant.

Sandrine Vincelot-Guiet a ensuite pris la parole afin de nous présenter certains des enseignements de la fameuse enquête de James Montier. Cette étude a consisté en l’interrogation de 300 gérants afin de quantifier l’occurrence de ces différents biais parmi cette population. Sans aucune surprise, le biais le plus fréquent est celui de la sur-confiance parmi les gérants avec 100% de la population concernée. Autrement dit, les gérants ont tous un ego surdimensionné, ce qui est de notoriété publique. Le biais de confirmation concerne 95% des interrogés. D’où l’importance d’avoir des contradicteurs dans le process de décision. Les biais d’illusion de la connaissance et d’illusion du contrôle sont aussi plus fréquents chez les gérants que dans l’ensemble de la population. Ce qui est d’ailleurs particulièrement dangereux, encore plus que la sur-confiance.

Enfin, Philippe Sarica est revenu plus en détail sur certains biais dans le cadre de la sélection de fonds. Il précise ainsi que l’excès de confiance est culturellement attaché à l’industrie de la finance. Un profil atypique sur ce point ne devrait pas pouvoir se trouver en finance. On comprend bien ici que cela dépasse le seul cadre de la gestion d’actifs. Et nos amis lecteurs seront bien honnêtes de le reconnaître. Ainsi, les classements quotidiens pour tel ou tel sujet viennent forger cette sur-confiance. Philippe nous explique alors qu’elle aide les gérants à surperformer lors des phases de marchés haussiers. A l’inverse, l’excès de confiance conduit à une plus grande sous-performance en périodes de baisse. L’humilité serait alors une caractéristique primordiale à rechercher chez le gérant à sélectionner. Celui-ci est effectivement capable de reconnaître ses erreurs et surtout d’apprendre d’elles afin de mieux réagir la prochaine fois. Pas fréquent parmi les asset managers.

En résumé, vous l’aurez compris : si vous n’étiez pas à cette réunion, vous avez raté un moment de sensibilisation aux questions comportementales. Et vous ? Intégrez-vous des éléments de finance comportementale dans votre grille de sélection de gérants ?

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Nathalie Renson
A propos de Nathalie Renson 36 Articles
En tant qu’investisseur sur les marchés financiers, Nathalie Renson est toujours en quête d’informations financières et souhaite les partager. C’est pourquoi elle contribue à The Daily Finance. Analyste equities au début de sa carrière, puis sur les marchés obligataires, Nathalie a ensuite géré plusieurs fonds en multigestion, notamment.

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