Banques : les insuffisances des stress tests – Mory Doré

Au cours du premier volet, Mory Doré nous présentait un historique et une analyse des stress tests bancaires. Aujourd’hui, il nous expose ses recommandations pour accroître leur efficacité.

Au-delà de cet historique des stress tests bancaires depuis 8 ans, à quoi doivent donc vraiment servir ceux-ci ?

 

Naturellement, des stress tests bancaires n’ont pas vocation à stresser dans un scénario catastrophiste la fin du monde puisque cela reviendrait à créer un cercle vicieux de prophéties auto-réalisatrices. En effet, si les banques se retrouvent dans l’incapacité  de continuer à prêter à l’économie et d’investir sur les marchés financiers pour cause d’insuffisance de fonds propres, alors celles-ci seront confrontées à une crise de confiance et se retrouveront dans une situation instable pour continuer à garder leurs ressources ou à en lever de nouvelles (risques de bank run, de paralysie du marché interbancaire et impossibilité d’émettre sur le marché obligataire sans recourir à du collatéral qui justement s’évapore). On connait alors la suite : chute de l’économie réelle et des actifs financiers dits risqués; donc hausse des provisions diminuant le compte de résultat des banques et nouvelles destructions de fonds propres menaçant la solvabilité des banques.

Il s’agit donc de trouver un juste équilibre dans ce type d’exercice afin d’être suffisamment crédible, ce qui suppose de pouvoir se doter d’outils permettant – autant que faire se peut – d’évaluer les risques extrêmes et de mettre en place les stratégies et politiques correctrices qui devraient s’imposer le cas échéant.

Il faut donc stresser les situations qui, sans intervention étatique ou dispositif de secours, peuvent mettre en danger l’existence d’une banque :

1/ une crise de solvabilité : ceci signifie que, suite à de fortes dépréciations d’actifs, l’établissement bancaire enregistre une baisse significative de ses fonds propres et se retrouve en situation de sous-capitalisation (ratio de solvabilité en deçà des minima réglementaires requis par le Comité de Bale),

2/ une crise de liquidité (le fameux « bank run » ou fuite des dépôts), matérialisée par l’incapacité de la banque à refinancer son activité courante.

Quoi qu’il en soit, l’une de ces crises entraîne l’autre qui aggrave à son tour la première : la crise de liquidité que connaît une banque, va la conduire à vendre dans l’urgence des actifs dans des conditions économiques très défavorables et donc à constater des moins-values importantes, synonymes de destruction de fonds propres ; ce qui va à son tour nettement dégrader la solvabilité et aggraver la perte de confiance des marchés et des déposants, donc la crise de liquidité.

 

Les deux stresss tests qui devraient intéresser les investisseurs, les analystes et les agences de notation

 

Mettre en place des stress crédibles suppose quand même de prendre en compte la dimension systémique des crises et d’y  associer des réponses politiques et institutionnelles fortes qui permettront d’éviter tout phénomène de prophéties auto-réalisatrices.

 

Un premier vrai stress consiste à considérer un risque systémique bancaire et donc celui d’une crise généralisée de la liquidité comme en septembre 2008 où la réalité dépassa de très loin les pires scénarios catastrophes.

Pour appréhender de manière aussi objective que possible la situation de liquidité, nous ne sommes pas totalement démunis puisque nous avons depuis 2013  le LCR (pour liquidity coverage ratio). Ce ratio mesure la capacité d’un établissement à survivre à une période de stress de liquidité d’une durée d’un mois. Il se calcule comme le rapport entre les disponibilités à 30 jours (constituées d’actifs dits liquides) et les exigibilités à 30 jours (avec des hypothèses de fuite de liquidité différenciées selon les types de produits d’épargne et types de clientèles). Mais ce n’est pas suffisant et un exercice complet de stress de liquidité doit permettre aussi de définir une batterie d’indicateurs simples et pertinents :

  • Par exemple, l’importance de la position de transformation des banques (c’est-à-dire la part de l’argent emprunté à court terme pour financer des emplois à long terme).
  • Mais aussi le risque de liquidité des actifs des banques détenus dans une intention de long terme. Il s’agit du risque que des actifs de long terme portés dans les bilans des banques deviennent peu liquides. Un établissement qui verrait son bilan être très pondéré en engagements longs de moins en moins liquides deviendrait très vulnérable et il faut pouvoir stresser intelligemment ce type de situation.

Un second vrai stress test consisterait à stresser un risque systémique souverain avec par exemple le défaut « organisé » sur la dette publique d’un grand pays de la zone Euro.

Sans chercher à tout prix à faire de la finance fiction, il n’est pas surréaliste d’imaginer un scénario de restructuration ordonnée (pour ne pas dire légal) de la dette publique d’un état de la zone Euro (allez, actualité oblige, on pense tous aujourd’hui à la dette publique italienne ; espérons que nous n’aurons pas à penser dans quelques années à la dette publique française)

 

Quoi qu’il en soit, il faut savoir – et personne n’en parle – que la mise en place d’obligations souveraines avec clauses d’actions collectives (CAC) avait  pour principal objectif de donner de la souplesse aux émetteurs souverains au détriment des investisseurs. L’on a donc d’ores et déjà prévu d’inscrire dans la loi les possibilités accrues de restructuration de dette publique. Le pire, c’est que cela ne date pas de la semaine dernière et qu’il y a déjà un certain nombre d’années que ce type de dispositif existe. La loi de finances française de 2013 est très explicite sur ce sujet :

« Les titres d’Etat, d’une maturité supérieure à un an, ainsi que les titres issus de leur démembrement, comportent des clauses d’action collective autorisant l’Etat, s’il dispose de l’accord de la majorité des détenteurs de titres, à modifier les termes du contrat d’émission.

Le présent projet d’article vise à insérer dans les futurs contrats d’émission de titres d’Etat des clauses dites d’action collective qui autorisent l’Etat à en modifier les termes, à condition de disposer de l’accord d’une majorité de créanciers, sans que leur unanimité ne soit requise.

L’insertion de ce type de clauses dans les contrats d’émission de titres d’Etat d’une maturité supérieure à un an est imposée par l’article 12 du traité instituant le mécanisme européen de stabilité, signé le 2 février 2012 par les dix-sept Etats de la zone euro et dont la loi n° 2012-324 du 7 mars 2012 a autorisé la ratification le 20 mars 2012. »

 

Peu d’investisseurs en titres d’état savent aujourd’hui qu’ils sont implicitement des investisseurs en titres subordonnés. En fait, un vrai stress souverain est difficilement envisageable car il aurait comme conséquences principales de remettre en cause les réglementations prudentielles et comptables :

  • Les normes comptables actuelles devraient être considérablement assouplies pour ne pas dégrader le compte de résultat et les ratios de solvabilité des banques
  • De même, les exigences de la réglementation du Comité de Bale en matière de solvabilité deviendraient totalement irréalistes.

Voilà donc aujourd’hui ce qui nous semble constituer les 2 types de stress tests véritablement utiles pour les investisseurs au sens large (institutionnels et privés) :

  • Stresser la liquidité des banques
  • Stresser la solvabilité des banques par des scénarios de restructuration de dettes souveraines à encours élevés.

 

MORY DORE

 

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Mory Doré
A propos Mory Doré 14 Articles
Mory Doré est un professionnel des marchés financiers depuis plus de 20 ans ayant exercé différentes fonctions dans plusieurs grands groupes bancaires : économiste de marché ; trader et arbitragiste sur produits dérivés de taux d’intérêt ; trésorier et responsable de l’allocation des excédents de fonds propres ; responsable gestion financière. Aujourd’hui, il est responsable du département des risques financiers au sein du groupe BPCE. Durant ces 10 dernières années, il est un interlocuteur privilégié de la gestion financière et des risques financiers de son établissement auprès de différentes instances et institutions : commissaires aux comptes, Commission bancaire, Comité d’audit et Comité d’entreprise. Il possède un diplôme de statisticien économiste de l’école nationale de la Statistique et de L’Administration économique ainsi qu’une maîtrise d’Econométrie de l’Université de Bourgogne (Dijon).

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