Banques : les insuffisances des stress tests – Mory Doré

Depuis 2010, les stress tests bancaires menés par les régulateurs ont pour vocation de rassurer quant à la santé des banques européennes. Mais ces tests sont-ils vraiment stressants ? Autrement dit, permettent-ils de donner une estimation fiable de la situation des banques ? Mory Doré nous dit qu’ils sont insuffisants.

Cet article sera publié en deux volets, le second étant publié demain.

 

Rappelons que les stress tests du début des années 2010 ont souvent été biaisés pour une raison simple : pour les dirigeants politiques et économiques du monde entier, il s’agit de s’auto-persuader que les grandes catastrophes sont quasiment impossibles. On aimerait pouvoir et vouloir le croire car cela permet de rassurer tout le monde : électeurs, clients, salariés, actionnaires. Et puis, certains nous diront que tout cela est normal car le moteur de la croissance et du progrès, ce serait la confiance. Oui mais finalement, cela finit par être contre-productif car si les résultats des stress tests ne sont pas crédibles, nous accumulons un déficit de confiance.

Les premiers stress tests bancaires post-crise de 2008 vont afficher un sérieux déficit de crédibilité

On se souvient donc des premiers stress tests bancaires officiels, peu après le début de la crise financière, assez rudimentaires et surtout complaisants.

En juillet 2010, les résultats de stress tests bancaires sur 91 banques de la zone Euro, destinés à mesurer les impacts sur la solvabilité dans des scénarios supposés adverses (avec comme condition de réussite l’affichage d’un ratio de solvabilité au-dessus de 6%) furent très rassurants : seules 7 banques sur 91 avaient  été déclarées « inaptes au service ». Mais la crédibilité de ces tests fut sérieusement mise à mal quatre mois plus tard  lorsqu’il fallut sauver les banques irlandaises (35Mds€ de recapitalisations publiques nécessaires sur un plan de sauvetage global de 85 Mds€), qui avaient pourtant réussi à passer sans encombre les tests de résistance de cet été 2010.

En juillet 2011, l’Autorité bancaire européenne (plus connue sous le nom de l’EBA pour European Banking Authority) annonça la publication de nouveaux stress tests bancaires, concernant là encore 91 banques représentant 65% des actifs bancaires européens. Le scénario dit adverse retenait des hypothèses plutôt « soft » de dégradation de l’économie : baisse de 0,5% du PIB de la zone euro en 2011, chute de 15% des bourses européennes et plongeon des marchés immobiliers, hausse du cout de refinancement interbancaire. Les résultats furent là encore très rassurants puisque l’Autorité bancaire européenne indiqua que seules 8 banques avaient échoué aux tests imposés aux 91 établissements européens (c’est-à-dire qu’elles affichaient en conditions de stress un ratio core Tier 1 inférieur aux 5% visés – niveau tout à fait éloigné des standards d’aujourd’hui). Rappelons également que 16 banques, dont 7 espagnoles, passèrent de justesse ces tests puisque leurs ratios core Tier 1 se situaient dans une fourchette de 5 à 6% et que, pour la petite histoire, Dexia ne figurait pas parmi les banques recalées (on sait ce qu’il advint de cet établissement deux mois plus tard).

 

Des stress tests plus rigoureux à partir de 2014

Ces exercices de stress vont se professionnaliser à partir de 2014. Rappelons que l’Europe a décidé de se doter, en juin 2012, d’une Union bancaire qui, à terme, fournira aux pays participants un cadre ordonné de résolution des crises bancaires, permettant de réduire substantiellement le coût des sauvetages pour les gouvernements.

 

Cette réforme vise à muscler les cadres nationaux de gestion des crises bancaires dans l’attente du lancement officiel du Single Resolution Mechanism (SRM), prévu pour janvier 2015. A cet égard, deux grandes interrogations subsistent : le bail-in (c’est-à-dire le sauvetage de l’intérieur sans recours à l’argent public) des actionnaires et dettes subordonnées sera-t-il suffisant pour couvrir les besoins en capital ? En l’absence de fonds de résolution, qui couvrira le coût des futures restructurations ?

Nous aurons justement des réponses à ces questions dès lors que nous en saurons plus sur la capacité des systèmes bancaires nationaux en Europe à absorber tout retour de crise systémique sur les dettes souveraines fragiles de la zone Euro. Pour ce faire, il faudra pouvoir réevaluer les besoins en fonds propres des banques européennes qui ressortiront de ces stress tests sous le patronage de la BCE.

Dans ce nouveau contexte, en 2014 dans le cadre de l’exercice appelé « Asset Quality Review » (AQR), 130 banques européennes seront passées au crible afin d’évaluer leur situation de liquidité et de solvabilité dans des scénarios très adverses. La BCE – qui va devenir officiellement avec l’arrêté du 03/11/2014 le superviseur de ces banques – conduira ces travaux avec l’aide de l’EBA, des régulateurs nationaux (l’Autorité de Contrôle Prudentiel en France) et le cabinet Oliver Wyman. Pour la  petite histoire, et sans esprit de polémique aucun, c’est ce cabinet de consultants compétents et expérimentés qui consacrait  en 2006 l’Anglo Irish Bank comme la banque « la plus performante au monde ». On sait ce qu’il advint de cet établissement 4 ans plus tard. Mais bon « errare humanum est » et c’est vrai, qu’en 2006, économistes, analystes et autres experts vivaient dans un monde ou la notion d’actifs risqués n’existait pas.

 

C’est sur le nouveau ratio de solvabilité Core Equity Tier 1 (au sens de Bale 3) de fin 2013 que les stress tests ont été implémentés sur une période de trois ans (2014/2015/2016) : un scenario de base avec un objectif d’atteindre un CET1 de 8% minimum et un scenario adverse avec un objectif d’atteindre un CET1 de 5,5% minimum.

 

Suite à cet exercice, 25 banques européennes ont un déficit de capital de 25 mds EUR pour répondre aux objectifs de l’exercice, dont 9 banques italiennes (sur les 15 impliquées dans l’exercice ! – déjà les banques italiennes font parler d’elles), une Espagnole, une Française (la CRH), une Allemande. A l’époque, on ne sait pas si le MES, dont la mission consistera à recapitaliser les banques en difficulté, sera opérationnel et surtout s’il disposera de suffisamment de moyens. C’est la raison pour laquelle les marchés vont se demander si, comme au « bon vieux temps », il faudra solliciter les finances publiques des états concernés ou patienter avec de nouveaux LTRO (pour long term refinancing operations), de la BCE (de la liquidité, encore de la liquidité, toujours de la liquidité afin de déplacer dans le temps les problèmes de solvabilité). Ceci étant, aujourd’hui, le MES est totalement opérationnel mais il n’en demeure pas moins que certaines banques (des italiennes mais pas que..) restent dépendantes de l’argent public en cas de grave choc de solvabilité et de la BCE en cas de grave choc de liquidité.

Tous les 2 ans, l’exercice de stress tests bancaires officiels va avoir lieu.

 

Ainsi, il y aura un exercice en 2016, concernant un total de 51 banques européennes testées par l’EBA. Le périmètre est moins important que celui de 2014 (qui avait concerné 130 institutions passant sous supervision prudentielle BCE).

Le scenario adverse ciblera un certain nombre de risques tels que :

  • Une forte hausse des primes de risques des actifs risqués (equity, crédit investment grade et high yield)
  • Des perspectives de profitabilité réévaluées à la baisse pour les banques et les assureurs dans un contexte de taux durablement très bas et de niveaux de PIB également durablement déprimés.

 

Mais globalement, les hypothèses de scénario adverse sur la croissance seront un peu moins contraignantes qu’en 2014.

 

Deux ans plus tard (novembre 2018), c’est-à-dire aujourd’hui, les stress tests publiés par l’EBA portent sur 48 banques de l’UE. Le scenario adverse entraine une réduction du ratio de solvabilité CET1 de 395 pb en moyenne abaissant celui-ci à 10,1%. Sous l’effet du durcissement de la réglementation prudentielle (mise en œuvre progressive des nouvelles contraintes de solvabilité Bale 3 sur la période 2013-2019), les exigences sont naturellement beaucoup plus fortes que lors des stress tests du début des années 2010, puisque la BCE va préconiser que les banques passant sous le seuil de 9% de CET1 en scenario adverse, restaurent leur solvabilité (soit en se recapitalisant, soit en diminuant drastiquement leurs actifs pondérés en risque). 14 banques, dont 12 sous la supervision de la BCE,  ont obtenu des ratios CET1 inférieurs à 9% (BNP, SocGen, DB, Banco BPM, UBI Banca, Banque Postale, BBVA, Sabadell, Erste). Même entre 9% et 11%, la situation n’est pas considérée comme suffisamment confortable.

 

Remarquons au passage que le régulateur a choisi la voie du durcissement continu de la réglementation avec des exigences de plus en plus fortes en fonds propres accumulés. Une telle évolution peut avoir des effets pervers : une incitation non pas à prendre les bons risques qui permettent de financer l’économie au moindre coût, mais plutôt à prendre des risques importants (et sans doute mauvais) pour maintenir la rentabilité des fonds propres.

A demain pour la fin de cet article.

 

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Mory Doré
A propos Mory Doré 14 Articles
Mory Doré est un professionnel des marchés financiers depuis plus de 20 ans ayant exercé différentes fonctions dans plusieurs grands groupes bancaires : économiste de marché ; trader et arbitragiste sur produits dérivés de taux d’intérêt ; trésorier et responsable de l’allocation des excédents de fonds propres ; responsable gestion financière. Aujourd’hui, il est responsable du département des risques financiers au sein du groupe BPCE. Durant ces 10 dernières années, il est un interlocuteur privilégié de la gestion financière et des risques financiers de son établissement auprès de différentes instances et institutions : commissaires aux comptes, Commission bancaire, Comité d’audit et Comité d’entreprise. Il possède un diplôme de statisticien économiste de l’école nationale de la Statistique et de L’Administration économique ainsi qu’une maîtrise d’Econométrie de l’Université de Bourgogne (Dijon).

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