Urgence climatique : les investisseurs ne devraient pas attendre la règlementation ! – Claire Chaves d’Oliveira et Patrick Viallanex, A2 Consulting

L’acceptation du caractère « grave », « généralisé » et « irréversible »[1] du réchauffement climatique est la raison essentielle pour laquelle, dans le cadre de l’Accord de Paris de 2015 (COP 21), 195 Etats signataires[2] se sont entendus pour approuver collectivement un objectif de maintien de la hausse du réchauffement climatique à 2 degrés et s’engager à réduire leurs propres émissions de CO2, en conformité avec cette « trajectoire 2 degrés ».

Ce dernier repose sur l’appropriation des derniers travaux du GIEC[3], qui a établi plusieurs scénarios « Representative Concentration Pathway », dont le plus optimiste, le RCP 2.6, prévoit une augmentation de la température moyenne de 2 degrés seulement d’ici 2100 par rapport à l’ère préindustrielle (1890), accompagnée tout de même d’une augmentation probable[4] du niveau moyen des océans entre 0,26 et 0,55 mètres.

Limiter le réchauffement climatique à 2° au-dessus de l’ère préindustrielle (1890) nécessite que les émissions de CO2 cumulées restent en dessous de 2 900 GtCO2 ; sachant que 1 890 GtCO2 ont déjà été émises (en 2011), le budget restant n’est plus que de 1 010 GtCO2. Selon Carbon Tracker (2011), « Respecter l’objectif 2° nécessite de ne pas consommer plus de 20% des réserves fossiles (pétrole, charbon, gaz) existantes », ce qui signifie que 80% des réserves fossiles actuelles devraient être abandonnées pour respecter les engagements des signataires de l’accord de Paris…

Or, les perspectives d’atteindre « l’objectif 2° » s’amenuisent de jour en jour, et les inquiétudes se multiplient :

  • Avec 3 ou 4 degrés Celsius d’augmentation de sa température moyenne, la Terre fera face à « des canicules extrêmes, un déclin des réserves alimentaires mondiales, une perte des écosystèmes et de la biodiversité et une hausse du niveau des océans menaçante pour les populations », et ce « particulièrement dans les régions les plus pauvres du monde », selon un rapport de 2012 de la Banque mondiale[5]
  • « Il n’y a pas de plan B parce qu’il n’y a pas de planète B» a déclaré Ban Ki-moon lors de la Semaine du Climat à New-York (2014)[6]
  • « Nous n’avons pas le choix : un monde à +2°C pourrait encore être assurable, un monde à +4°C ne le serait certainement plus» a écrit Henri de Castries, alors PDG d’Axa (mai 2015)[7]

Qu’ils le veuillent ou non, et quel que soit leur implication vis-à-vis des risques climatiques, les investisseurs institutionnels et leurs délégataires (sociétés de gestion) sont concernés par ces inquiétudes, et ce, à double titre :

  • En tant que représentants des intérêts de citoyens, les gouvernements attendent d’eux qu’ils exercent leur responsabilité sociétale pour servir l’intérêt général (« contribuer aux objectifs collectifs de la transition énergétique et écologique »)
  • En tant que financiers, ils ne peuvent plus ignorer que le dérèglement climatique a un impact direct sur la valorisation des actifs qu’ils gèrent, et qu’il est donc susceptible d’intervenir dans leur capacité à exercer convenablement leur responsabilité fiduciaire (c’est à dire à servir un rendement financier cohérent avec les attentes de leurs ayants-droit, vis-à-vis de leurs parties prenantes (salariés, retraités, assurés…)

 

En quoi les investisseurs sont-ils concernés par le dérèglement climatique ?

 

Il existe un lien direct entre les risques climatiques et les risques financiers :

Mécanisme de transmission des risques climatiques aux risques financiers (source A2 Consulting)

 

Les risques climatiques sur les actifs peuvent être « physiques » (risques directement liés au changement climatique : inondations, élévation du niveau des océans, sécheresse, canicule…) ou « de transition » (risques liés aux ajustements de la réglementation et des politiques publiques dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique : normes environnementales, technologies, réputation).

Ces risques climatiques se répercutent sur les actifs financiers, notamment par la dévalorisation économique et financière des activités liées aux énergies fossiles (détention de réserves, mais aussi production et utilisation d’énergies fossiles), qui, par le détournement de la clientèle et la réticence croissante des investisseurs à financer ces activités, conduisent mécaniquement à une dépréciation des actifs concernés (« stranded assets »).

Aujourd’hui, les investisseurs professionnels ne peuvent donc plus ignorer les risques climatiques. Pour eux, il devient obligatoire et urgent d’adapter leur processus de décision d’investissement et de gestion afin que ceux-ci intègrent les objectifs et les contraintes du « risque climat », leur permettant de poursuivre la recherche de l’optimisation du couple rentabilité / risques de leurs portefeuilles d’actifs.

 

Que font les investisseurs pour lutter contre le réchauffement climatique ?

 

Historiquement, les investisseurs professionnels (institutionnels ou sociétés de gestion) ont été relativement indifférents au regard de la lutte contre le réchauffement climatique ; la gestion des risques n’a pas été au cœur de leurs préoccupations. Alors que les travaux du GIEC ont été initiés dans le début des années 90[8] et que le Protocole de Kyoto (1995) a été la première manifestation mondiale tirant la sonnette d’alarme sur les conséquences du réchauffement climatique, il a fallu attendre la fin des années 2000 pour voir apparaître les premières études sur les émissions indirectes de GES des portefeuilles d’actifs financiers, et la COP21 (avec la Climate Finance Day, en 2015) pour commencer à voir une véritable mobilisation des acteurs financiers autour de ce sujet. Celle-ci se concrétisera d’ailleurs par une vague d’initiatives sans précédents (comme le Montreal Carbon Pledge en 2014, ou le Portfolio Decarbonization Coalition en 2015)[9].

Pour répondre à leurs nouvelles « obligations », les investisseurs ont depuis peu cherché à intégrer les facteurs climatiques dans leurs processus de décision d’investissement selon une démarche progressive. La maturité des acteurs s’apprécie dorénavant au regard de leur capacité à pouvoir piloter les impacts des facteurs climatiques, à la fois en termes de respect des objectifs financiers, mais également de l’objectif général fixé par l’Accord de Paris (lutter contre le réchauffement climatique au-dessus de 2 degrés).

D’un point de vue technique, la prise en compte du risque climatique dans les stratégies d’Investissement Responsable peut être plus ou moins centrale :

  • Dans les stratégies ESG classiques, les investisseurs veillent à être positionnés sur les émetteurs présentant les meilleures notes sociales, de gouvernance et environnementale, cette dernière comprenant aussi bien la « lutte contre le réchauffement climatique », la « contribution à la transition énergétique », que la « lutte contre la pollution » ou encore la « biodiversité »
  • Plus explicitement focalisées sur la lutte contre le réchauffement climatique, les stratégies « anti-CO2 » reposent sur l’exploitation de la mesure des émissions de gaz à effet de serre émanant directement des portefeuilles d’actifs financiers ; plusieurs approches permettent de réduire « l’empreinte carbone » :
    • Le retrait direct ou progressif des secteurs fortement impliqués dans la détention des réserves fossiles, la production de charbon, de pétrole ou de gaz non conventionnels (« désinvestissement »)
    • Le choix des « meilleurs élèves » au sein de chaque industrie, en termes d’émissions de GES (« best in class GES »)
    • Le recours à des indices de référence « low carbon »[10], construits sur une exclusion des émetteurs les plus risqués en termes de lutte contre le réchauffement climatique, ou une surpondération des émetteurs les moins « réchauffant » (en termes d’émissions de GES)
    • La sélection d’émetteurs ou d’organisations impliqués dans les « secteurs verts », contribuant positivement à la transition énergétique (clean tech, énergies renouvelables, etc …)
    • La sélection d’investissements « verts » (fonds d’investissement climatiques, infrastructures en énergies renouvelables, green bonds…)

En France, le « Baromètre Intégration des critères ESG-Climat dans les stratégies d’investissement des assureurs »[11] montre que l’approche « ESG » serait majoritaire (au 31/12/2016, 59% des actifs des assurances[12] intègreraient les critères ESG) alors que l’approche « intégration des critères climat » ne serait pas encore aussi répandue (seuls 38% des actifs intègreraient ces critères). Ce constat, généralisable au niveau mondial[13], traduit que l’implication des investisseurs professionnels au regard de la lutte contre le réchauffement climatique serait bien plus faible que ceux-ci ne le laissent croire (en annonçant une campagne de désinvestissement du charbon[14] ou encore en déposant des résolutions « vertes » en assemblée générale[15]).

Panorama des stratégies d’investissement intégrant la lutte contre le réchauffement climatique (Source A2 Consulting)

 

Pour l’instant, de nombreux investisseurs ont franchi la première étape (mesure des empreintes carbone) mais seuls quelques acteurs exercent un réel pilotage de l’impact de leurs investissements sur la « trajectoire 2° », en lien par exemple avec la Sectorial Decarbonization Approach de Science Based Target. Aussi, pour la plupart d’entre eux, il reste à adopter une véritable démarche « Plan, Do, Check, Act » consistant à :

  • Mesurer les expositions aux risques climat (mesure de l’empreinte carbone, via des métriques appropriées) sur la totalité des actifs qu’ils détiennent (toutes classes d’actifs et zones géographiques confondues)
  • Formuler des objectifs sur ces métriques (par exemple, un objectif de réduction de x% de l’intensité carbone du portefeuille global, sur un horizon de x années)
  • Confronter périodiquement les résultats aux objectifs
  • Réviser les objectifs, de façon à mieux s’inscrire dans la « trajectoire 2 degrés »

Cette démarche de pilotage des risques (PDCA), que l’on retrouve de façon embryonnaire dans la stratégie de lutte contre le dérèglement climatique des investisseurs les plus avancés (utilisant des stress-tests financiers et des back-testing construits sur des scenarios climatiques, ou envisageant de recourir à des indices de références « glide-path »[16] par exemple), est la seule qui puisse permettre, simultanément et objectivement, de maîtriser les impacts financiers sur les portefeuilles d’actifs et de contribuer au respect de l’intérêt général (objectif de contribution à la transition énergétique, selon le scénario 2 degrés).

Ainsi, au-delà du discours et de l’engagement des plus gros acteurs, force est de constater que les pratiques des investisseurs sont encore minimalistes et qu’il subsiste un décalage extrême entre l’urgence climatique et les actions concrètes des détenteurs d’actifs. Les investisseurs ne devraient pas attendre que la règlementation leur impose leur stratégie d’investissement ; compte-tenu des enjeux financiers et sociétaux auxquels ils sont confrontés, ils devraient prendre les devants en concevant et en appliquant les nouvelles techniques qui permettront dès demain de piloter les impacts financiers du réchauffement climatique !

 

Claire Chaves d’Oliveira et Patrick Viallanex

 

[1] Rapport du GIEC, 2014 : « Si elles se poursuivent, les émissions de gaz à effet de serre provoqueront un réchauffement supplémentaire et une modification durable de toutes les composantes du système climatique, ce qui augmentera la probabilité de conséquences graves, généralisées et irréversibles pour les populations et les écosystèmes ».

[2] Plus l’Union Européenne

[3] 5ème rapport d’évaluation, RE5, finalisé en 2014 ; le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat ou IPCC Intergouvernemental Panel on Climate Change) est l’organe des Nations Unies chargé d’évaluer les travaux scientifiques consacrés aux changements climatiques.

[4] Avec un degré de confiance moyen.

[5] « Turn Down The Heat – Climate Extremes, Regional Impacts, and the Case for Resilience », The World Bank, 2012

[6] Cette expression a été reprise par Laurent Fabius (2015) puis Emmanuel Macron en 2017.

[7] « Réchauffement climatique, le scepticisme n’est plus de mise, il faut agir », Henri de Castries, 22 mai 2015

[8] Le GIEC a été créé en 1988 et a produit son premier rapport d’évaluation (RE1) en 1990.

[9] Le MCP est une initiative des Nations-Unies (UNPEFI et PRI) par laquelle les investisseurs s’engagent à mesurer et publier l’empreinte carbone de leurs portefeuilles d’actifs ; le PDC est une initiative d’investisseurs consistant à prendre des actions de décarbonisation des portefeuilles (au-delà de la mesure et de la publication de l’empreinte carbone), et à les communiquer.

[10] Sans être l’unique méthode pour intégrer les critères climat dans l’investissement, les indices de référence jouent un rôle important car une grande partie des actifs financiers est actuellement gérée de façon passive (on estime que la gestion indicielle représente 40% de la gestion actions américaine et 20% de la gestion actions française). Par ailleurs, lorsqu’un « asset owner » impose un indice orienté climat à une société de gestion à qui il confie un mandat, le risque de sur ou sous performance est assumé par « l’asset owner » et non par la société de gestion.

[11] Fédération Française des Assurances, mai 2018.

[12] Etude portant sur 16 entreprises d’assurances représentant 77% des actifs assurances en France.

[13] « Global climate index 2017 – Rating the world’s investors on climate related financial risk », Asset Owners Disclosure Project, mai 2018.

[14] Par exemple, à la fin 2017, AXA annonce qu’il va exclure de ses portefeuilles plus gros producteurs de charbon (plus de 20 millions de tonnes par an), les plus gros développeurs de nouvelles centrales à charbon (entreprises qui prévoient de construire plus de 3 000 MW de nouvelle capacité charbon), et les entreprises qui tirent 30% de leur électricité ou de leurs revenus du charbon.

[15] Par exemple, en 2017, Black Rock, le plus grand gestionnaire de fonds au monde, dépose une résolution demandant à Exxon Mobil d’améliorer son reporting sur les risques climatiques.

[16] Dont le comportement est conforme à la trajectoire 2 degrés.

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Patrick Viallanex
A propos de Patrick Viallanex 3 Articles
Patrick Viallanex cumule plusieurs années d’expérience dans le management et l’organisation des fonctions financières, plus particulièrement dans le secteur institutionnel (assurance, retraite, prévoyance, mutualité, associations, fondations), et une dizaine d’années d’interventions dans le champ de la recherche académique en finance de marchés et finance d’entreprise. Il est membre du conseil de surveillance de Finalpha.

1 Commentaire

  1. Bravo pour cet article !
    J’ajouterai trois éléments :
    1/ les investisseurs doivent inciter les acteurs qu’ils financent (entreprrises et états/collectivités locales) à faire des efforts pour réduire leurs émissions de carbones mais aussi diminuer leurs consommations de ressources naturelles et leur création de pollutions en indexant leurs exigences de rendement sur l’inverse de ces efforts.
    2/ il est dangereux de couper brutalement les vivres à des organisations qui aujourd’hui polluent parce qu’elles n’ont pas d’autres choix notamment dans les pays pauvres. il faut les financer pour les aider à changer et non arrêter de les financer car elles seront alors obligées de maintenir en service des activités de plus en plus polluantes. Il en va ainsi de la transformation des centrales à charbon.
    3/ la vraie réforme de solvabilité sera celle qui permettra de valoriser l’exigence en fonds propres du risque climatique, social et environnemental des actifs financés. Cela passe par la mise en place d’une évaluation objective, multicritère et privilégiant le long terme ! Alors ce jour là, les assureurs vie et autres détenteurs de ressources long terme pourront investir sereinement dans l’objectif de rendre l’argent aux épargnants bonifié d’un bon rendement ET avec la possibilité d’en jouir sur une planète vivable. Au passage toutes les caisses de retraite et autres fonds de pension devront être soumis à cette réglementation.

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  1. 20/06/2018 - Urgence climatique : les investisseurs ne devraient pas attendre la règlementation ! – Claire Chaves d’Oliveira et Patrick Viallanex, A2 Consulting - Finalpha

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