80 USD le baril : qui va en souffrir ? Véronique Riches-Flores – Riches Flores Research

Le baril de pétrole vient de franchir la barre des 80 USD. Sur la thématique pétrole, il est essentiel de remettre les éléments dans leur contexte : Qui produit ? Quelle quantité ? Au cours des dernières semaines, la géopolitique a porté son lot de nouvelles avec le Vénézuela et l’affrontement Iran/Etats-Unis. L’affaiblissement de la production pétrolière explique la hausse du cours du baril. Certes, les producteurs de pétrole issus des schistes bitumeux américains sont gagnants. Mais, ils seront peut-être les seuls. Les compagnies pétrolières ne sont pas corrélées positivement avec le prix du pétrole. La facture des transports s’alourdit. Les ménages sont aussi pénalisés. La facture énergétique s’alourdit globalement comme nous l’explique en détail Véronique Riches-Flores

L’annonce d’un retrait effectif des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien constitue une rupture sur la scène géopolitique internationale aux conséquences assez largement incertaines à plus ou moins long terme. Sur le plan économique, toutefois, la remontée des cours du pétrole est déjà une réalité dont les conséquences ne devraient pas tarder à être observées.

Un risque réel de hausse additionnelle des cours du pétrole

Nul ne doute que les pertes de production iraniennes à venir puissent être compensées par d’autres producteurs, aux premiers rangs desquels l’Arabie Saoudite et autres pays de l’OPEP dont les limites imposées depuis deux ans peuvent être levées, la Russie, qui avait soutenu l’OPEP en stabilisant sa production ou les États-Unis dont les perspectives de rendement avec un baril à plus de 70 $ pour le WTI devraient suffire à assurer l’essor d’une production en croissance d’ores et déjà fulgurante.

À brève échéance cependant, le retour des sanctions sur l’Iran est perçu comme un risque accru de tensions sur l’offre mondiale déjà impactée par l’effondrement de la production vénézuélienne, à quoi s’ajoute l’incertitude sur les développements géopolitiques susceptibles de prendre corps dans la foulée de la décision américaine. Le risque de hausse additionnelle des cours du pétrole est donc réel, avec une probabilité non négligeable de rejoindre le point de résonnance technique de quasiment 90 $/b de Brent, déjà mentionné dans (La menace pétrolière, du 13 avril) .

A 75$/b, le pétrole ponctionne déjà 4 % du PIB mondial

Les conséquences économiques de l’envolée des cours du pétrole sont considérables, avec pour triple effet de faire remonter l’inflation, de comprimer les marges des entreprises et le pouvoir d’achat des consommateurs, qui l’emportent largement au niveau global sur les bénéfices qu’en retirent les pays producteurs. Selon nos estimations, la hausse de vingt dollars des cours mondiaux depuis l’automne 2017 devrait déjà avoir fait grimper la facture pétrolière bien au-dessus des niveaux de ces dernières années. De 2,7 % du PIB mondial entre 2015 et 2017, cette dernière atteindrait 4 % aujourd’hui et s’élèverait, à taux de change stable, à 4,5 % du PIB mondial si les cours du pétrole poursuivaient leur ascension jusqu’à 90 $ le baril cet été, davantage en cas de hausse du dollar.

A ces niveaux-là, le coût de la consommation mondiale de pétrole est déjà supérieur à sa moyenne de long terme, de 3,5 % selon nos estimations, comme illustré par le graphique en début d’article. Très importants par le passé, les écarts de factures pétrolières entre les pays se sont significativement réduits ces dernières années, sous l’effet notamment d’une normalisation de la situation américaine dont l’intensité pétrolière de l’activité économique a notablement baissé ces dernières années ; comme illustré dans le deuxième graphique ci-dessous. Bien que plus marqué aux États-Unis qu’ailleurs, la baisse de l’intensité énergétique est assez généralisée. Ainsi, comprise entre 1 % et 2 % du PIB des principaux pays développés à la fin de l’année dernière, la facture pétrolière a tout lieu d’être, même aux cours actuels, assez largement inférieure à ce qu’elle a pu être entre 2011 et 2014, avant le contre-choc de 2014.

On aurait tort néanmoins de considérer que ce bas niveau relatif de consommation pétrolière immunise les économies développées des retombées de la hausse des cours, notamment parce que le bas niveau d’inflation, synonyme tout à la fois d’étroitesse des marges des entreprises et de la faible croissance des revenus nominaux des particuliers tend logiquement à accroître la sensibilité à tout choc externe.

Les consommateurs en première ligne des retombées des décisions de D. Trump

C’est sur le front du pouvoir d’achat des particuliers que les conséquences d’une remontée des cours du pétrole risquent de se faire ressentir le plus douloureusement dans les prochains mois. Ironie du sort, ceci est notamment vrai pour les consommateurs des pays dans lesquels le bas niveau des taxes sur l’essence ne permet pas de lisser les évolutions de marché qui se transmettent, ainsi, beaucoup plus rapidement au consommateur. Les États-Unis sont dans ce cas et l’on en voit sur le graphique qui suit la résultante, à savoir une sensibilité beaucoup plus forte et quasi immédiate des gains de pouvoir d’achats salariaux aux fluctuations des cours du pétrole.

Le fait que les États-Unis soient devenus l’un des premiers producteurs de pétrole au monde ne change pas grand-chose à ce constat. La chute des cours de 2014 a en effet considérablement amélioré la productivité du secteur qui ne s’est guère caractérisé par ces créations d’emplois ces derniers temps, en dépit de l’envolée de la production nationale. Si l’on peut s’attendre à des tendances plus favorables dans les mois à venir, le poids de ce secteur reste très faible (avec à peine 722 000 postes, soit 0,5 % de l’emploi total). C’est davantage par l’investissement que les développements du secteur pétrolier sont les plus influents, sans toutefois être en mesure de contrebalancer un choc d’ampleur en provenance des consommateurs.

La sensibilité du pouvoir d’achat aux fluctuations des cours du pétrole est généralement plus lissée en Europe mais d’importants écarts subsistent entre les économies de la région, selon le degré de taxation et l’intensité énergétique. Les plus petites économies ayant souvent une intensité énergétique plus élevée, doublée dans certains cas d’un niveau de taxation inférieur, sont généralement plus exposés aux fluctuations de cours, c’est par exemple le cas de l’Espagne.

Quoi qu’il en soit, au regard des faibles gains de pouvoir d’achat, l’envolée des cours du pétrole, aujourd’hui doublée d’une baisse de l’euro, est en mesure de peser significativement sur les ménages et les perspectives de consommation, déjà fragiles. Au-delà du risque d’instabilité géopolitique créé par la décision de l’administration américaine de retrait de l’accord iranien, c’est un risque économique immédiat qu’encoure l’économie mondiale qui, s’il venait à être doublé d’une remontée des taux d’intérêt, comme on est tenté de le comprendre, tout au moins dans le cas américain, finirait sans aucun doute par faire douter de la résistance des perspectives de croissance.

Véronique Riches-Flores

contact@richesflores.com

 

 

 

 

 

 

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Véronique Riches-Flores
A propos de Véronique Riches-Flores 6 Articles
Véronique Riches-Flores, Fondatrice et Présidente de RichesFlores Research - Global Macro & Thematic Independent Research.Économiste, diplômée de l’Université de Paris I, V. Riches-Flores a créé sa société de recherche économique indépendante en 2012, après une expérience professionnelle dans le milieu académique -Observatoire Français des Conjonctures Économiques-, et dans la Banque d’Investissement, en tant que chef économiste chez SG CIB - Société Générale Corporate & Investment Banking- de 1994 à 2012.Son analyse, assise sur une double expertise conjoncturelle et structurelle de l'économie mondiale, offre des points de vue tranchés, capables de se distancer du consensus et de dissocier le diagnostic économique du pronostic financier, particulièrement adaptée aux besoins des professionnels de la gestion d’actifs et aux grandes entreprises.

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